PERSONNAGE/La glorification de Jacquard (3/12)
En hommage au travail de Jean Huchard, décédé en 2025, Histoires lyonnaises met en ligne les articles qu’il a publiés originellement dans le Bulletin municipal officiel de la ville de Lyon. Les papiers de Jean Huchard, en cours de classement, ont rejoint les fonds des AML sous la cote 391 II.
Hommage posthume spontané des Oullinois à Jacquard
Dès le lendemain de la mort de Jacquard, le conseil municipal d’Oullins, après avoir fait planter un mûrier sur sa tombe, se propose d’honorer par un monument la mémoire du défunt. Le maire contacte aussitôt l’architecte Pollet, auteur de la restauration de l’église paroissiale, conclut avec lui un traité qui sera soumis à l’approbation du conseil réuni à cet effet en session extraordinaire, le 6 novembre 1834. Les considérations formulées sont nombreuses : «Monsieur Jacquard était depuis fort longtemps citoyen d’Oullins où il possédait un héritage de famille […] Il avait siégé pendant plusieurs années dans le conseil municipal […] qu’attendu les circonstances l’immense célébrité de son génie constitue une véritable illustration pour la commune […] que les facultés de la commune ne lui permettraient pas d’élever dans le cimetière un mausolée digne du nom de Jacquard, que d’ailleurs une souscription est ouverte à cette fin à Lyon ». Le conseil municipal arrête à l’unanimité : « Un cénotaphe sera consacré dans l’église d’Oullins à la mémoire de Joseph Marie Jacquard décédé dans la commune le sept août mil huit cent trente quatre ».
Le maire justifie le choix du lieu : « Considérant que la commune ne possède qu’un édifice où le public soit continuellement admis qui est l’église : que conséquemment c’est là que ce monument d’estime et de reconnaissance recevra la plus grande publicité et aura le plus de certitude de conservation »1.
Le maire est chargé de demander le plus promptement possible les autorisations nécessaires à ce projet. C’est ainsi que le conseil de fabrique, réuni le 8 novembre 1834, qui s’occupe de l’administration temporelle de l’église « concourre par son adhésion empressée à cette œuvre de reconnaissance […] que d’ailleurs l’homme célèbre qui était l’objet de cet hommage avait depuis longtemps édifié la paroisse dans ce même temple des exemples d’une piété véritable après avoir par ses travaux étendu le domaine de l’industrie qui alimente le pauvre »2.
Du 23 janvier 1835, le préfet du Rhône adresse au maire d’Oullins une expédition de l’arrêté en date du 9 décembre de l’année précédente, par lequel le ministre de la Justice et des Cultes autorise le placement d’un cénotaphe à la mémoire du célèbre mécanicien Jacquard dans l’église paroissiale, aux frais de la commune3.
En annexe de l’arrêté se trouve le texte de l’inscription approuvé par le ministre. Le 18 février 1835, le préfet du Rhône approuve le traité passé avec Pollet. Il autorise d’ordonner le paiement d’une somme de 300 F au profit de l’architecte. Celui-ci se met, aussitôt au travail. Le mercredi 9 septembre 1835, le Courrier de Lyon avise ses lecteurs de l’inauguration pour le lendemain d’un monument en l’honneur de Jacquard dans l’église d’Oullins et invite « Tous les amis de l’industrie et des arts de se rendre à cette cérémonie. Il y a des omnibus qui partent à 7, 7 h 1/2 et 8 heures du quai des Célestins et de la place de la Charité »4.
Le 11 septembre ce même journal en donne le compte rendu suivant : « Hier, l’église d’Oullins a été témoin d’une double cérémonie. On a service funèbre célébré à la mémoire de l’illustre Jacquard mort dans cette commune. Il y a un an, un monument en son honneur a été inauguré dans l’église même, à côté de celui qui fut érigé à Thomas de l’académie française par les soins de M. de Montazet, archevêque de Lyon […] On remarquait parmi les nombreux assistants M. le préfet du Rhône, M. le président de la Chambre de commerce de Lyon, des membres de corps savants et de société de bienfaisance, etc. »5. Selon la même source, le curé a prononcé un discours écouté avec recueillement. Dans le dernier quart du XIXe siècle, une nouvelle église paroissiale a remplacé l’ancienne. Les cénotaphes de Thomas et de Jacquard y seront transférés et placés en vis-à-vis dans le porche. Il est à noter que le monument consacré à Thomas est en marbre blanc et celui de Jacquard en marbre noir veiné.
Hommages particuliers des Lyonnais à la mémoire de Jacquard
On ne trouve nulle trace comme à Oullins, de « vœux spontanément émis par divers représentants de la commune », pour rendre un hommage posthume à Jacquard. Lyon est même accusé d’ingratitude dans la presse. Il est vrai que la sanglante révolte des ouvriers en soie d’avril 1834, suivie d’une sévère répression, a plongé la population laborieuse parfois dans la détresse. Les édiles s’en tiennent à une prudente réserve pour des raisons à la fois économiques et politiques. Ce sera, donc, par des actions personnelles, dans un premier temps, que Jacquard sera honoré.
Une première chronique nécrologique, par Stéphane Flachat, ingénieur, parue dans le Courrier français et reprise, le 20 août 1834, par le Courrier de Lyon, exalte les services rendus par Jacquard à l’industrie lyonnaise et regrette « que son auteur si noble n’ait pas eu lieu la réconciliation entre maîtres et les ouvriers »6. Le second article nécrologique paraît dans la Revue du lyonnais en 1835. Ce texte qui ne vise nullement le sensationnalisme, exalte l’inventeur d’une manière tout à fait étonnante, lui conférant une nouvelle dimension, comme une sorte de saint laïque, capable de faire des miracles. L’auteur, Léon Faucher, décrit les tisseurs vivant trente ans plus tôt comme une race misérable et abâtardie, aux membres grêles et difformes. Dans les périodes de chômage, pour supporter plus facilement une faim forcée, l’ouvrier était réduit à se serrer le ventre avec une ceinture de cuir. Dans la saison de travail, éprouvait d’incroyables fatigues, le corps soumis à des contorsions violentes. Les tireuses de lacs gardaient pendant des journées entières, des attitudes forcées qui déformaient la taille et souvent abrégeaient la vie. L’auteur poursuit : « Tout est changé maintenant à Lyon ; et la condition des ouvriers comme les procédés de l’industrie […] Cette race de crétins est devenue une population virile […] Cette révolution dans le sort des ouvriers, encore mêlée de bien et de mal, mais qui leur ouvre de nouvelles voies, c’est au génie d’un simple ouvrier que nous le devons. L’auteur de ce progrès, Joseph Marie Jacquard »7.
Les artistes participent à la renommée de Jacquard
Peintres et graveurs vont œuvrer, dès 1834, pour faire connaître « la belle figure de Jacquard ». C’est ainsi, que trois jours après sa mort, parait l’annonce suivante dans plusieurs journaux : « Tous les lyonnais qui se trouvaient à Paris ont certainement remarqué à l’exposition du Louvre, un très beau portrait du célèbre Jacquard dû au pinceau de M. Bonnefond, directeur de notre école de peinture. Ce portrait également remarquable sous le rapport du dessin et de la couleur et qui était regardé généralement comme un des meilleurs ouvrages du salon, avait en même temps le mérite d’une ressemblance parfaite. Nous apprenons avec plaisir que M. Bonnefond vient de faire un dessin de ce beau portrait, qu’il n’a pas dédaigné de le lithographier lui-même ; c’est une heureuse nouvelle pour les amis de la gloire de notre ville, pour tous ceux qui ont appris avec tant de douleur la perte immense qu’elle venait de faire. Cette lithographie remarquable d’une ressemblance on ne peut plus parfaite sort des presses de MM. Brunet et cie, grande rue Sainte Catherine n° 11, où l’on peut se la procurer ainsi que chez tous les marchands de gravures. Prix 1 franc sur papier blanc, 1 F 50 sur papier de chine. Bientôt, sans doute, elle fera l’ornement des comptoirs de nos fabricants et de tous nos ateliers »8.
Une semaine après la mort de l’inventeur, c’est au tour d’un médailliste de faire sa publicité : « Un jeune artiste de Lyon qui était dans l’intimité de Jacquard, M. Mouterde est sur le point de terminer une médaille qu’il se proposait d’offrir à notre célèbre compatriote. Cette médaille où l’on voit le profil de l’ingénieux lyonnais a été exécutée d’après nature. M. Jacquard ayant eu l’obligeance d’accorder à M. Mouterde toutes les séances de pose qu’il lui a demandées. Les coins gravés par M. Mouterde seront envoyés à l’Hôtel des monnaies de Paris vers la fin de la semaine avec ordre de n’en frapper qu’un petit nombre. Nous engageons les personnes qui désireraient posséder un exemplaire de la médaille de M. Jacquard par M. Mouterde à se faire inscrire de suite au bureau du Courrier de Lyon où cette médaille sera distribuée »9.
Une importante iconographie, inspirée du tableau de Bonnefond, voit le jour par la suite, diffusant la renommée de Jacquard. Elle utilise divers procédés : gravure sur bois ou sur acier, lithographie, eau-forte, etc. Jacquard est représenté en buste ou parfois à mi-jambes dans différentes positions : trois quart à droite ou à gauche, de face. La ressemblance n’est pas toujours au rendez-vous. Malgré les remarquables travaux de Marius Audin10, une liste exhaustive de ces estampes reste à faire. On trouve les noms de Conquy en 1834, de Gubian en 1835, de Courrier en 1840, de Delaistre en 1852, de Farcy également en 1852. D’autres œuvres ne sont pas datées comme celles de Cajany, Duchex, Boulenaz, Richter, Leguay, Guillaumot, A. Lemot, etc. La plus importante de ces estampes est due au ciseau du professeur de gravure Vibert en 1895. On peut y voir son chef d’œuvre.
Enfin, le musée Gadagne possède plusieurs médaillons à l’effigie de Jacquard : un petit médaillon en plâtre de 4 centimètres de diamètre, un médaillon en fonte de 13,8 cm de diamètre, représentant le profil de Jacquard avec une légende gravée en creux : Jph Chles Jacquard né à Lyon le 9 juillet 1752, mort le 7 août 1834. (non daté). Et surtout un médaillon en plâtre représentant en relief les profils droits de Jacquard et Ampère, avec leurs noms sur le pourtour, œuvre de C. Bonnet en 1868, d’un diamètre de 29 centimètres11. Jacquard est ainsi associé à l’image de l’illustre savant André-Marie Ampère.
Aurait-il pu y avoir pour lui une plus grande gloire posthume ?
Par Jean HUCHARD.
- Oullins, Archives municipales. Registre des délibérations du conseil, t. II, pp. 134-135. [↩]
- Oullins. Archives de la paroisse. Registre des délibérations du conseil de fabrique et du bureau des marguilliers, pp. 157-159. [↩]
- Oullins. Archives municipales, non classées. Lettre du préfet du Rhône au maire d’Oullins. 3e division, 23 janvier 1835. [↩]
- Le Courrier de Lyon, n° 1318, 9 septembre 1835, p. 2 [↩]
- Ibid., n° 1320, 11 septembre 1835, p. 1. [↩]
- Ibid., n° 940, 20 août 1834, p. 2. [↩]
- Léon Faucher, « Jacquard », Revue du Lyonnais, série 1, t. 1, 1835, pp. 52-60. [↩]
- Le Courrier de Lyon, n° 931, 10 août 1834. [↩]
- Ibid., n° 935, 14 août 1834, p. 2. [↩]
- Cf. Marius Audin, Bibliographie iconographique du Lyonnais, t. 1er, 1re partie : Portraits, Lyon, impr. Rey, 1909 [↩]
- Lyon, Musée historique, respectivement, numéros d’inventaire : N 4301.6, N 1781.2, N 2861.1 [↩]
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
histoires lyonnaises (30 septembre 2026). PERSONNAGE/La glorification de Jacquard (3/12). Histoires lyonnaises. Consulté le 13 octobre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16uy9
