PERSONNAGE/La glorification de Jacquard (2/12)
En hommage au travail de Jean Huchard, décédé en 2025, Histoires lyonnaises met en ligne les articles qu’il a publiés originellement dans le Bulletin municipal officiel de la ville de Lyon. Les papiers de Jean Huchard, en cours de classement, ont rejoint les fonds des AML sous la cote 391 II.
Jean Marie Benoît Bouchard, né à Grézieu-la-Varenne en 1784, est le neveu de deux mécaniciens de renom, les frères Jambon. Bouchard est propriétaire d’un immeuble bourgeois au 2, rue Vaubecour où il réside. Jacquard demeure 1 rue du Puits d’Ainay (actuelle rue Adélaïde Perrin). Il est loisible de penser que Bouchard et Jacquard exercent la même activité et habitent le quartier d’Ainay, ce Saint-Germain lyonnais, et qu’ils se soient rencontrés et liés d’amitié. Aussi, Bouchard loue, fin 1817, à Jacquard un appartement agréable de trois pièces au 3e étage dans sa maison de la rue Vaubecour1.
Une promotion lyonnaise pour Jacquard
Bouchard, membre de la société royale d’agriculture, histoire naturelle et arts utiles de Lyon, propose le 5 septembre 1817, à cette société, la candidature de son ami Jacquard, mécanicien. Candidature appuyée par Leroy-Jolimont, propriétaire et secrétaire adjoint chargé des archives, et par Madiot, directeur de la pépinière départementale sise clos de la Déserte2. Il est utile de préciser que ces sociétés d’agriculture, dans la France rurale d’alors, ont un rôle prépondérant pour améliorer les techniques utiles aux activités agricoles. C’est un milieu, incontestablement, plus scientifique que littéraire.
Dans sa séance du 19 décembre 1817, Jacquard est élu membre de cette société et avec lui des notables comme le chevalier et colonel Martinel, Bouthier de Borgard, maire de sa commune, Dugas, administrateur des Hospices, Terme, docteur en médecine, enfin Brunet, propriétaire. Jacquard est aussitôt désigné pour faire partie de la 3e section des arts utiles (art mécanique)3. C’est un honneur pour l’inventeur d’être admis et reconnu dans ce milieu choisi.
Une vieillesse active et honorée
Jacquard est un membre actif de la Société d’agriculture, fidèle aux réunions du vendredi où il a un rôle utile à jouer. Le 5 juillet 1822, il appuie avec Leroy, la candidature de Berthaut Ovist, ingénieur, présenté par Bouchard. Lui-même présentera, dans la même séance, Girin cadet, teinturier, candidature appuyée par Grognier secrétaire de la société, et par Cochard, bien connu par ses recherches, études et statistiques sur les communes du Rhône4. En 1833, Jacquard devient associé vétéran.
Louis Furcy Grognier, professeur à l’école vétérinaire de Lyon, sera un ami fidèle de Jacquard. Il décrira la première biographie consacrée à l’inventeur au lendemain de sa mort. En 1826, Cochard fera l’éloge de Jacquard, de son vivant en ces termes : « Avant de quitter Oullins, j’ai voulu visiter la maison que M. Thomas avait habitée. Elle est au-dessous du château de M. l’archevêque. Jacquard, ce célèbre mécanicien, à qui la manufacture des étoffes de soie de Lyon doit d’utiles procédés, des améliorations importantes, en est aujourd’hui le propriétaire ; il m’a montré le bail que lui avaient Fleury en avait passé à Thomas, à sa sœur et à M. de la Soudraye ; il m’a fait voir la chambre qu’occupait le premier, le cabinet dans lequel il travaillait, et où d’heureuses inspirations lui dictèrent une foule de beaux vers, le salon destiné à recevoir ses amis, et qui fut souvent témoin de conversations pleines d’intérêt, les longues allées d’arbres sous l’ombrage notre savant aimait à se livrer à de douces rêveries. Le bon M. Jacquard ne se lassait pas de me parler de l’illustre philosophe, de son excessive sensibilité, de ses bonnes œuvres. Son éloge, dans la bouche d’un citoyen aussi recommandable, me paraissait plus sublime. Oh ! quelque jour également, artiste modeste, des étrangers, des citoyens admirateurs de tes talents, de ton patriotisme, viendront visiter ton humble retraite, en mémoire de ce que tu fis pour le bonheur de ton pays ; ils t’entretiendront de ses inventions utiles, de l’influence qu’elles eurent sur la prospérité publique, de ton noble désintéressement, de tes vertus privées ; ils rappelleront pareillement les persécutions que l’envie, la jalousie, l’ignorance te firent éprouver, et ta réputation n’en aura que plus d’éclat »5.
Jacquard, en dehors de ses activités au sein de la Société d’agriculture, est sollicité par un certain Guillard-Lièvre, ancien principal de collège, qui vient de créer, en 1822, l’école spéciale de commerce établie à Lyon, maison Saint-Olive, en face du pont Morand. Guillard-Lièvre a le projet grandiose de concentrer dans son établissement tout ce qui est utile pour le commerce. Il choisit douze professeurs qui enseigneront l’écriture perfectionnée, la géographie, la mécanique, etc. Il confie « le cours de théorie pratique sur métiers pour la fabrication des diverses étoffes de soie à Jacquard, auteur des métiers qui portent son nom, chevalier de l’ordre royal de la légion d’honneur, pensionnaire de la ville de Lyon »6. Deux suppléants, anciens élèves du conservatoire de Lyon, sont adjoints à Jacquard : Maisiat et Bourg. Cette école éphémère ferme en 1825, année où Jacquard a déjà cessé son activité de professeur. Le cours de dessin est assuré par Bonnefond, « auteur du maréchale-ferrant, tableau de la dernière exposition ». Ce même Bonnefond sera l’auteur du « portrait du célèbre mécanicien Jacquard de Lyon ».
Jacquard, notable oullinois
Jacquard s’est présenté à Cochard comme étant propriétaire de la maison d’Oullins où a logé Thomas. En réalité, il n’en est qu’usufrutier, depuis 1810, suite à un traité avec sa belle-sœur. À cette époque, la possession d’une maison de campagne aux bourgeois lyonnais procure un surcroît de respectabilité. Les visites que lui font les étrangers renforcent la considération des habitants d’Oullins envers lui. Jacquard est devenu un Oullinois connu. Aussi sa nomination comme membre du conseil municipal, par un arrêté du préfet du Rhône du 3 avril 1826, est bien accueillie7. Le maire d’Oullins, Orsel, dans la séance du 16 mai, lors de l’installation de Jacquard comme conseiller municipal traduit son sentiment en lui exprimant « comme organe du conseil la satisfaction qu’éprouve ce corps, en recevant dans son sein un homme dont le nom devenu européen le rattache à l’une des plus belles découvertes que le génie lyonnais ait faite au profit de la richesse nationale »8.
Là ne se borneront pas les honneurs rendus à Jacquard. À peine installé, il est aussitôt désigné comme président avec Reynier comme secrétaire, pour vérifier, selon le décret du 4 juin 1806, le compte d’ordre du maire et le compte en deniers du receveur municipal.
Jacquard présidera cette commission de contrôle également le 31 mai 1827 et le 3 juillet 1828 ; il en sera secrétaire le 9 juillet 1830 et le 14 mai 1831. De 1826 à 1831, sur les 28 séances du conseil municipal, il ne sera absent que deux fois. Après la révolution de 1830, les conseillers sont élus. Lors des élections du 2 octobre 1831, Jacquard est appelé au bureau en qualité de scrutateur. Lors du premier tour de vote, il n’obtiendra que deux voix, et une seule au second tour. Sa carrière de conseiller s’arrête sur cet échec, le seul dans une irrésistible ascension vers la gloire9.
De son vivant, Jacquard entre dans la galerie des Lyonnais célèbres
1831 ! À Lyon le ciel s’assombrit, le 21 novembre une insurrection éclate : la révolte des ouvriers en soie. Ces tristes et tragiques événements ont créé un climat de suspicion envers la ville de Lyon. Il est nécessaire de redonner à la soiserie lyonnaise une image de respectabilité. Qui pourrait mieux l’incarner que Jacquard ! Le maire, Prunelle, va utiliser les fonds de la fondation Grognard pour réaliser ce projet.
F. Grognard, né en 1748, s’est enrichi dans le commerce de la soie. À sa mort, il lègue à la ville de Lyon une rente pour être employée par le maire « à faire l’achat ou à faire exécuter annuellement des portraits peints ou gravés ou sculptés en buste ou gravés en médaille des lyonnais qui ont par leur talents et leurs ouvrages illustré leur patrie ». Ainsi se constituera une importante galerie de lyonnais célèbres, si bien décrite par Gérard Bruyère, « Aussi, en 1832, un an après l’insurrection des ouvriers en soie, commandait-on les portraits de deux personnages vivants : Ennemond Eynard (1749-1837) (Savant et bienfaiteur) et Jacquard (1752-1834), l’un et l’autre liés à la Fabrique sous l’aspect de l’invention technique »10.
On confie, par un traité en date du 3 juillet 1832, au meilleur peintre de la ville, Jean-Claude Bonnefond, directeur de l’école des beaux-arts de Lyon, la réalisation du portrait de Jacquard. La réception définitive de cette importante toile où Jacquard est mis en scène dans son atelier, a lieu le 21 août 1834, soit deux semaines après sa mort. La commission alloue à Bonnefond une prime de 900 F, l’artiste étant allé au-delà des clauses de son traité. Il est vrai que le fait que Jacquard soit admis de son vivant dans la galerie des Lyonnais célèbres a permis à Bonnefond une étude sur le vif qui rend le portrait de Jacquard très expressif. Il donnera l’esquisse à l’académie de Lyon en 1833. Placé d’abord au musée des beaux-arts, le portrait en pied de Jacquard ornera le bureau du président du tribunal de commerce, au palais du commerce de Lyon. Il réintègre le palais Saint-Pierre en avril 1995, où il est actuellement exposé. Ce tableau servi de modèle à toute l’iconographie consacrée à Jacquard.
Les funérailles du célèbre Jacquard
Au début du mois d’août 1834, le Courrier de Lyon informe ses lecteurs de la maladie du célèbre mécanicien Jacquard. Celui-ci a rédigé son testament un mois plus tôt. Il réside, comme d’habitude, pendant la belle saison à Oullins, dans la maison du « clos Fleury ». Il rend le dernier soupir, le 7 août à deux heures du matin, entouré de son neveu Jean-Marie Barret, de son ami Grognier et de ses deux fidèles servantes.
Les funérailles ont lieu le lendemain 8 août. Le maire d’Oullins n’ayant pas prévenu les autorités militaires, le convoi est privé de l’escorte habituelle, réservée aux membres de la légion d’honneur. Trois discours sont prononcés sur sa tombe. Le curé Bez de la paroisse, le docteur Pichard, membre de la société d’agriculture et allié de Jacquard et Grognier, professeur à l’école vétérinaire de Lyon, font assaut d’éloges pour glorifier Jacquard. La notoriété qui entoure ce personnage permet à Pichard et à un fabricant lyonnais, Bonand, chacun de son côté, d’exprimer le souhait qu’une souscription soit ouverte pour élever un monument à Jacquard et cela le jour même de ses funérailles.
Un mûrier est planté au chevet de sa tombe dans le cimetière d’Oullins. Ce geste symbolique est encore bien modeste par rapport à l’accumulation d’hommages qui feront retentir jusqu’à nous, le nom de Jacquard.
Par Jean HUCHARD.
- J. Huchard, « Les domiciles de Jacquard à Lyon », B.M.O., n° 5105, 25 février 1996. [↩]
- Lyon, bibliothèque municipale, Fonds général, Ms 5553, premier registre des présentations de la société d’agriculture de Lyon [↩]
- Ibid. Fonds général, Ms 5542, registre des délibérations de la société d’agriculture de Lyon, p. 174. [↩]
- Ibid. Fonds général, Ms 5553, Premier registre des présentations, société d’agriculture de Lyon, fol. 14. [↩]
- Cochard « Statistique. – Oullins », Archives du Rhône, t. III, Lyon, Barret impr. 1826, pp. 116-120. [↩]
- Guillard-Lièvre, Notice sur l’école spéciale de commerce établie à Lyon, Lyon, impr. Barret, 1823, programme des cours. [↩]
- Lyon. Archives départementales du Rhône, 4 Kp 41, série 30 bis. [↩]
- Oullins, Archives municipales, Registre des délibérations du conseil, t. I, séance du 16 mai 1826, pp. 275-281. [↩]
- Ibid. Série K, personnel, procès-verbaux d’élection du conseil municipal 1831-1865. [↩]
- Gérard Bruyère, « Politique de la mémoire : la fondation Grognard ou la galerie des Lyonnais célèbres », Bulletin de la Société historique, archéologique et littéraire de Lyon, t. XXIX (1999), 2000, pp. 213-262. [↩]
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histoires lyonnaises (23 septembre 2026). PERSONNAGE/La glorification de Jacquard (2/12). Histoires lyonnaises. Consulté le 11 octobre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16tqp
