PERSONNAGE/La glorification de Jacquard (1/12)
En hommage au travail de Jean Huchard, décédé en 2025, Histoires lyonnaises met en ligne les articles qu’il a publiés originellement dans le Bulletin municipal officiel de la ville de Lyon. Les papiers de Jean Huchard, en cours de classement, ont rejoint les fonds des AML sous la cote 391 II.
Jacquard a été le Lyonnais le plus honoré de son vivant et après sa mort. Nous suivrons la marche vers la gloire de ce personnage qui demeure toujours d’actualité.
L’émergence d’un Lyonnais inconnu
Lorsque le 13 messidor an VIII (2 juillet 1800), à dix heures du matin, le citoyen Joseph Charles Jacquard se présente dans les bureaux de la préfecture du Rhône, situés dans le pavillon nord de l’hôtel de ville de Lyon, en vue d’obtenir un brevet d’invention, nul ne pouvait prévoir que son nom resterait à jamais immortalisé.
Il s’agit d’un bourgeois Lyonnais, âgé d’une cinquantaine d’années, propriétaire d’un immeuble de rapport rue de la Pêcherie, que rien ne distingue de ses contemporains. Jacquard s’est découvert, tardivement, une vocation d’inventeur comme artiste-mécanicien, ainsi que l’on disait à l’époque, sans que l’on puisse en connaître les raisons. C’est Chaptal, alors ministre de l’Intérieur par intérim, qui signe le 2 nivôse an IX (23 décembre 1800) le certificat de demande d’un brevet d’invention, déposé par Jacquard, et qui adresse ce document le 21 nivôse an IX (11 janvier 1801) au préfet du Rhône. Ce brevet est remis en main-propre à Jacquard, contre récépissé, le 28 nivôse an IX (18 janvier 1801)1. « Brevet d’invention de dix années, à l’effet de pouvoir fabriquer et vendre dans toute l’étendue de la République, une machine destinée à suppléer le tireur de lacs dans la fabrication des étoffes brochées et façonnées ». Les brevets, peu nombreux alors, apportent la considération à leurs titulaires.
Les lauriers de l’exposition de 1801
Dans la foulée de son brevet, Jacquard participe à la deuxième exposition publique des produits de l’industrie française qui se tient à Paris, au Louvre, les cinq jours complémentaires de l’An IX (18-22 septembre 1801). Un jury est chargé, dans chaque département, de l’examen des découvertes nouvelles dignes d’être présentées pour faire partie de l’exposition. Le choix du jury lyonnais se porte sur Revol, faïencier, et Jacquard, inventeur d’un métier. L’arrêté du préfet du Rhône, en date du 15 thermidor an IX (3 août 1801), qui entérine ce choix, est diffusé dans tout le département du Rhône, par voie d’affiches. Ainsi, le nom de Jacquard est maintenant connu des Lyonnais. Jacquard se rend à Paris, pour assister lui même, au déballage de son invention, contenue dans une des deux caisses expédiées par le préfet du Rhône, par la voie du roulage2. Sur 229 participants seulement 80 reçoivent des récompenses. Jacquard obtient une médaille de bronze. Distinction honorable puisque : « C’est la distinction qui importe et non la valeur intrinsèque de son signe ». Le 2 vendémiaire an X (24 septembre 1801), le ministre de l’Intérieur, Chaptal, présente aux Consuls les citoyens composant le jury et les manufacturiers à qui ce jury a décerné les médailles. Un membre du jury commente les résultats et constate notamment : « Nous avons vu de belles soieries fabriquées à Tours, nous regrettons infiniment que Lyon n’ait rien envoyé »3. Après ce discours, Chaptal (qui a signé le brevet de Jacquard) remet les médailles aux artistes primés. Ainsi, Jacquard acquiert une dimension nationale.
L’épopée du métier à filets de pêche
En janvier 1802, la Société d’encouragement pour l’industrie nationale diffuse en France son bulletin où sont proposés divers sujets de prix. C’est par ce moyen que Jacquard est informé d’un concours pour une « fabrication de filets pour la pêche à mailles fixées par mécaniques »4. La récompense consiste en une médaille et une somme de 1.000 F. Jacquard fait acte de candidature et le 9 nivôse an XI (30 décembre 1802) son modèle est retenu, mais le concours est prorogé jusqu’au premier prairial an XI (21 mai 1803).
Pendant ce temps, une lettre en faveur de Jacquard est adressée au conseil municipal de Lyon le 17 pluviôse an XI (6 février 1803), par vingt-sept négociants Lyonnais dont Perron, Ravina, Debard et Dutilieu. Ils proposent que Jacquard, breveté du gouvernement, soit placé à la tête du conservatoire des arts et métiers de Lyon. Les louanges pleuvent : « Pour s’occuper des machines, il faut un homme qui réunisse l’ordre et la bonne conduite, la complaisance à l’amour du travail, de l’utile à l’intelligence, à la fois mécanicien et fabricant, instruit ». Et suprême argument : « Dans ce moment, la France va lui être redevable de la découverte d’un procédé nouveau et économique pour la fabrication des filets pour la pêche »5.
Lecture de cette pétition est faite dans la séance du conseil municipal du 28 pluviôse an XI (17 février 1803) qui émet le vœu « que le citoyen maire du Nord soit autorisé à placer le citoyen Jacquard au conservatoire des arts et métiers »6. Ce vœu ne se réalise pas, mais il montre que Jacquard a acquis en peu de temps une notoriété indiscutable.
Le 2 messidor an XI (21 juin 1803) la Société d’encouragement propose à Jacquard de venir à Paris pour avoir des éclaircissements sur son métier à filets, et participe pour une somme de 150 F à ses frais de voyage. Enfin, la Société décerne à Jacquard le prix dans sa séance du 13 pluviôse an XII (3 février 1804). Elle écrit au préfet du Rhône le 14 pluviôse an XII (4 février 1804), une lettre où elle demande de communiquer cette nouvelle au conseil général de la commune de Lyon et à la chambre de commerce de Lyon. Un post-scriptum du secrétaire général du ministère de l’Intérieur, le Lyonnais Degeando, invite le préfet à donner à cette lettre une large publicité7. Jacquard recevra, à Paris, le 14 thermidor an XIII (2 août 1805), la médaille de bronze, lors de la séance publique de la Société.
1805, année de la célébrité pour Jacquard
Les administrateurs de l’hospice de l’Antiquaille, impressionnés par la renommée de Jacquard, l’ont placé depuis octobre 1804, à la direction de leurs ateliers, avec un traitement important, table et logement à l’hospice.
Jacquard est membre de la société des amis du commerce et des arts de Lyon, dès sa fondation en mars 1805. Il est nommé conseiller de la commission de mécanique présidée par Gensoul. Camille Jordan, secrétaire, adresse le 13 fructidor an XIII (31 août 1805) une lettre au préfet du Rhône8 : « Le conseil se borne pour le moment à vous rappeler un homme bien précieux à l’industrie de cette ville, Monsieur Jacquard et à vous prier de l’appuyer auprès du gouvernement dans les justes demandes qu’il peut avoir à faire »9.
Le 22 germinal an XIII (12 avril 1805), l’empereur Napoléon Ier et l’impératrice Joséphine visitent le palais Saint-Pierre lors de leur séjour à Lyon. « Dans une salle voisine de l’atelier de de Laulié, le nouveau métier de l’invention de Monsieur Jacquard était en activité, un seul ouvrier fabriquait un satin liseré et broché, à l’aide de quelques pédales et sans le secours d’une tireuse. L’inventeur de cette admirable machine était présent. Les spectateurs jouissaient de l’honorable suffrage que L.L.M.M. ont accordé à son génie et à son utile et à sa modestie. L’on voyait dans le même local son métier pour la fabrication des filets »10.
Le 9 fructidor an XIII (27 août 1805) l’académie de Lyon décerne le premier prix fondé par le prince Lebrun, architrésorier de l’Empire, en vue d’encourager les inventeurs. Dans la séance publique, le président déclare : « Le suffrage le plus unanime a porté sur Monsieur Jacquard, inventeur d’une méthode particulière de fabriquer les filets et c’est sur son fond modeste que l’Académie se plaît à déposer le premier laurier d’encouragement qu’elle distribue d’après les intentions de l’illustre fondateur ». Le président remet le prix à Jacquard en ajoutant : «Recevez, Monsieur, le prix d’encouragement au nom de S.A.S. Mgr. Lebrun, au nom de l’Académie de Lyon qui rend à vos talents un juste hommage, au nom de tous nos concitoyers dont l’Académie est l’organe »11.
Le 15 nivôse an XIII (5 janvier 1805), Jacquard reçoit du bureau d’encouragement des Sciences et arts, la somme de 1.550 F, montant d’une gratification accordée pour la découverte et la construction d’un métier à filets. Le même jour, Jacquard écrit au ministre de l’Intérieur pour obtenir un brevet d’invention de quinze ans pour un métier à filets de pêche. La somme de 1.550 F représente les taxes des brevets. Le ministre de l’Intérieur signera le certificat de demande d’un brevet d’invention pour le métier à filets le 22 frimaire an XIV (13 décembre 1805).
En mars 1805, la Société d’encouragement pour l’industrie nationale propose dans ses prix une somme de 3.000 F pour : « un métier propre à fabriquer toutes sortes d’étoffes brochées et façonnées ». Jacquard se porte candidat. Le prix sera prorogé jusqu’en 1808, afin de permettre à des inventeurs de remplir les conditions imposées. Le 24 août 1808, la Société réunit en assemblée générale décerne à l’unanimité le prix de 3.000 F à Jacquard12.
Vers la récompense suprême
La cinquième exposition des produits de l’industrie française se tient à Paris, au Louvre, à partir du 25 août 1819 et durera trente cinq jours. Un grand jury juge les produits exposés à Paris. Pour donner plus d’ampleur à cette exposition, Louis XVIII signe une ordonnance le 9 avril 1819, afin de faire participer aux récompenses publiques les artistes qui n’étaient pas dans le cas d’envoyer les produits à l’exposition, qui cependant bien mérité de l’industrie. Dans chaque département, donc, un autre jury, composé de sept membres, désignera les artistes qui depuis dix ans ont le plus puissamment contribué au perfectionnement des fabriques. Ils recevront les mêmes récompenses. Bien que ses inventions soient antérieures à 1809, Jacquard fait partie des heureux élus. Il obtiendra à Paris une médaille d’or pour un métier à tisser les étoffes brochées et façonnées.
Le ministre de l’Intérieur avait écrit, le 26 janvier 1819, aux préfets, pour exprimer les intentions du roi : « Le roi a daigné permettre qu’indépendamment des médailles décernées, j’accordasse sa bienveillance spéciale sur ceux des manufacturiers, ou fabricants désignés pour des prix, et qui, en ayant déjà obtenu dans les précédents concours ont fait faire un pas notable à l’industrie nationale, paraîtront mériter des témoignages plus éclatants de la satisfaction royale. Sa majesté a bien voulu m’autoriser à solliciter, pour eux la décoration de la légion d’honneur, et la faveur de lui être présentée »13).
Jacquard, ayant déjà obtenu une médaille de bronze lors de l’exposition de 1801, est nommé le 17 novembre 1819, chevalier dans l’ordre de la Légion d’honneur. Il est décoré par le roi, ainsi que d’autres Lyonnais. Le préfet du Rhône charge les maires de donner à cette nouvelle la plus grande publicité14. D’autres honneurs vont jalonner la route de « Monsieur le chevalier Jacquard ».
Par Jean HUCHARD
- Lyon, Archives départementales du Rhône, 9 Mp 33. [↩]
- Paris, Conservatoire des arts et métiers, Correspondance, n° 343, lettre du préfet du Rhône au citoyen Frion, inspecteur de l’exposition, 5 fructidor an IX (23 août 1801). [↩]
- Seconde exposition publique des produits de l’industrie française, an IX, Paris, impr. de la République, vendémiaire an X, p. 24, pp. 37-38. [↩]
- Société d’encouragement pour l’industrie nationale, bulletin, 9 nivôse an X, Paris, impr. Huard, an X, p. 6. [↩]
- Paris, Conservatoire national des arts et métiers, U172, n° 404. [↩]
- Procès-verbaux des séances du conseil municipal de Lyon, 1913, séance du 28 pluviôse an XI, pp. 367-368. [↩]
- Lyon, Archives départementales du Rhône, 9 Mp 33. [↩]
- Lyon est alors divisé en 3 communes dont celle du Nord [↩]
- Ibid., Ms 7, fol. 24, p. 179. [↩]
- Lyon, Archives municipales, 77 Wp (sous-série 2R), délibérations du conseil d’administration du conservatoire des arts, p. 59. [↩]
- Petit, Compte rendu des travaux de l’Académie de Lyon pendant l’année 1805, Lyon, impr. Ballanche, 1806, pp. 60-61. [↩]
- Société d’encouragement pour l’industrie nationale, bulletin n° 1, août 1808, Paris, impr. Huard, 1808, p. 217. [↩]
- (Exposition des produits de l’industrie française, ordonnances qui ont préparé l’exposition de 1819, Paris, impr. royale, 1819, p. 383. [↩]
- Journal de Lyon et du département du Rhône, n° 17, 25 février 1820, p. 1. [↩]
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histoires lyonnaises (16 septembre 2026). PERSONNAGE/La glorification de Jacquard (1/12). Histoires lyonnaises. Consulté le 13 octobre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16sda
