EVENEMENTS/La guerre des musées de Lyon (4/4)
Avertissement.
L’article publié ici en quatre parties est le texte inchangé d’une conférence prononcée, le 3 février 2010, à l’occasion d’une journée d’études organisée par le Centre d’histoire de la Résistance et de la Déportation de Lyon dans le cadre de l’exposition La dame du Jeu de Paume : Rose Valland sur le front de l’art. Cette journée d’études avait pour thème « Pillage, récupération et politiques d’indemnisation ». L’auteur travaille actuellement à un livre dont le titre sera : Archives, bibliothèques et musées en guerre : Lyon, 1937-1947. On y trouvera notamment les références bibliographiques et les sources primaires mobilisées dans cet article.
Une difficile sortie de guerre, 1944-1947
Le rétablissement de l’ordre antérieur aux années d’Occupation ne s’est pas fait sans peine. Après avoir pris conseil de Jaujard, maintenant Directeur général des Arts et des lettres, le maire provisoire Justin Godart, décide de réintégrer Jullian. Cependant, un certain nombre de considérations, qui ne sont pas seulement d’ordre administratif, font traîner en longueur cette réintégration de l’ancien conservateur. Elle n’est effective qu’en mai 1945.
- [Drouin], Justin Godart à bicyclette pendant son service militaire (1892-1896). Musée d’histoire de Lyon – Gadagne, Inv. G 39-16.
- Couverture du catalogue raisonné des sculptures du Moyen Âge et de la Renaissance publié, en 1945, par René Jullian en tant que conservateur du musée de Lyon. MBAL.
Kleinclausz est réélu péniblement à la présidence de la commission du Musée, au deuxième tour et à une voix seulement de majorité. Cuilleret, le nouvel adjoint aux Beaux-Arts, semble vouloir ménager la chèvre et le chou. La séance de la commission du Musée, le 11 mai 1945, donne lieu à un « beau tumulte » : l’adjoint s’oppose, au nom de la municipalité, au vote d’un blâme contre Marcelle Lagaisse. Celle-ci est convoquée devant le Tribunal d’honneur du personnel municipal qui ne retient rien contre elle. Elle annonce néanmoins sa démission. Officiellement, elle est remise à disposition des Musées nationaux.
En mars 1945, Georges Salles (1889–1966), nouveau directeur des Musées de France, avertit officiellement le musée de Gadagne de la suppression du dépôt de Bagnols et annonce le retour de ses caisses. Les caisses du Trésor de la cathédrale et celles de Gadagne reviennent à Lyon le mois suivant et ne présentent aucun dommage. En juin, le ministère autorise la réinstallation des collections.
8 mai 1945 : capitulation sans condition de l’Allemagne. Herriot doit arriver incessamment à Lyon. Dans l’après-midi du samedi 19 mai, le personnel municipal est convié à un vin d’honneur pour fêter le retour du maire. Le 8 juin, Jullian est reçu par Herriot en audience privée ; la nouvelle du renvoi du directeur du palais Saint-Pierre n’était pas arrivée jusqu’au maire, alors en résidence surveillée à Brotel. Le 1er août 1945, Herriot enrichit les collections du musée historique de Lyon par le don du drapeau allemand à croix gammée qui flottait sur la prison de Montluc.

Drapeau allemand avec croix gammée établi sur le Fort de Montluc. Musée d’histoire de Lyon – Gadagne, Inv. (9)45.1145.
La réouverture des musées lyonnais se fait progressivement. Le musée Guimet et le Musée colonial qui s’étaient contentés, lors de la retraite des troupes allemandes, de mettre à l’abri les pièces de valeur, les replacent sans retard dans les vitrines et ouvrent de nouveau leurs portes dans le courant du mois de mai 1945. Pour le musée des Beaux-Arts, les délais sont tout autres. Pendant l’été et l’automne 1945, les collections évacuées au château de la Bâtie d’Urfé reviennent à Lyon où, avant leur réinstallation, on doit les remettre en état et aménager les salles. À partir du mois de décembre seulement, un ensemble de salles est ouvert au public qu’inaugurent Herriot et Georges Salles.
- Article de L.P. Charrouin sur la réouverture du musée des Beaux-Arts, l’Écho du soir, 1er décembre 1945. MBAL.
- Carton d’invitation pour la cérémonie de réouverture du musée des Beaux-Arts, le 2 décembre 1945. AML, 100WP/4.
On y montre notamment les acquisitions réalisées par le Musée entre 1932 et 1945. Entre temps, le Musée a prêté ses salles pour des expositions temporaires : la rétrospective du cinquantenaire de la mort de Ravier, l’exposition des états généraux de la soie, une suite de quatre rétrospectives consacrées à Maillol, Vuillard, Boussingault, et La Patellière (entre le 9 juin et le 1er juillet 1945).

Page de titre du catalogue de l’exposition 4 rétrospectives, Musée de Lyon, 9 juin-1er juillet 1945. MBAL.
Il faudra attendre les années 1948 et 1949 pour voir la réouverture des salles de peinture lyonnaise, nouvellement aménagées.
La Bibliothèque a payé très cher les suites du plasticage du pont Tilsitt par les Allemands. Plus d’une année lui est nécessaire pour réparer l’inondation due au gel des conduites, dans la nuit du 6 au 7 février 1945. Le 3 janvier 1946, les lecteurs sont de nouveau admis.
Il me reste à dire un mot d’une conséquence de la guerre pour les musées lyonnais. Cinq œuvres, provenant de spoliations et récupérées en Allemagne ont été déposées par les Musées nationaux dans les collections municipales, dont quatre pour le musée des Beaux-Arts. Ces œuvres dites MNR (Biens Musées Nationaux Récupération), de propriétaires inconnus en l’état des recherches actuelles, sont les suivantes :
- François BOUCHER (Paris, 1703 ; Paris, 1770), La Lumière du monde (Adoration des bergers). Huile sur toile. Inv. MNR 823.
- Ubaldo GANDOLFI (San Matteo della Decima, 1728 – Ravenne, 1781), Étude de tête de femme. Huile sur toile. Inv. MNR 632.
- Eugène BOUDIN (Honfleur, 1824 – Deauville, 1898), Marine. Huile sur bois, 1896. Inv. MNR 233.
- Edgar DEGAS (Paris, 1834 – Paris, 1917), Quatre danseuses vertes. Pastel, 1889. Inv. MNR 215.
Le Musée conservait, jusqu’à ces dernières années, une autre œuvre provenant de spoliation. Il s’agit du Portrait d’un jeune sculpteur, attribué à Giuseppe Ghislandi (1655-1743) (ex inv. 1958-54). À la différence des œuvres MNR, cette toile fut acquise par le musée des Beaux-Arts de Lyon auprès la galerie François Heim, à Paris, en 1958. Elle avait été vendue aux enchères à Paris, en 1941, sans que les héritiers du propriétaire, Federico Gentili di Giuseppe (1868-1940), puissent y assister en raison de la mise en place des lois antisémites. À propos de tableaux provenant de la même vente et détenus par le musée du Louvre, la cour d’appel de Paris a jugé, par arrêt du 2 juin 1999, qu’il y avait là un cas de spoliation. La Ville de Lyon s’est rangée aux conclusions de ce jugement et, l’année suivante, a restitué aux héritiers le Portrait d’un jeune sculpteur.
Pour n’en juger que par l’exemple lyonnais, je crois pouvoir soutenir que la situation éminemment critique de l’état de guerre a permis à la Direction des Musée nationaux d’imposer cet encadrement des musées de province que, jusque-là, elle n’avait jamais véritablement réussi à mettre en place. Mieux avertis des dangers que couraient les collections publiques, les services de Jacques Jaujard parvinrent, à deux reprises, en 1939 et en 1943, à organiser une évacuation lointaine des musées, alors que les responsables locaux voulaient garder leurs trésors auprès d’eux. À Lyon, les questions de personnes (Jullian, requis par des périodes militaires ; Jullian, encore, déconsidéré par sa hiérarchie et contesté par sa principale collaboratrice ; Dalbanne poussé vers la sortie ; Joly au caractère timoré et à l’état de santé précaire ; le conservateur des musées de la chambre de commerce, Henri d’Hennezel (1879-1944), moribond, lui — il devait mourir en 1944 —, …), bref toutes ces questions de personnes minaient dangereusement les mesures de protection des œuvres d’art. On peut bien alors parler d’une mise sous tutelle discrète mais efficace des musées lyonnais par la Direction des Musées nationaux. Dans l’immédiat après-guerre, la création du statut des Musées classés et contrôlés, suivie de celle de l’Inspection, achèvera cet encadrement administratif.
Le succès de la protection des richesses historiques et artistiques lyonnaises est donc bien à mettre au crédit de l’organisation centralisée de l’État. Aujourd’hui que la Direction des Musées de France a vécu, comme entité administrative autonome, il n’est peut-être pas inutile de rappeler ce que nous lui devons.
par Gérard BRUYERE, Musée des Beaux-Arts de Lyon
En mémoire de Jeanne-Marie Dureau (1938-2022)
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
gerardbruyere (24 juin 2026). EVENEMENTS/La guerre des musées de Lyon (4/4). Histoires lyonnaises. Consulté le 13 octobre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16gb6



