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EVENEMENTS/La guerre des musées de Lyon (3/4)

Avertissement.
L’article publié ici en quatre parties est le texte inchangé d’une conférence prononcée, le 3 février 2010, à l’occasion d’une journée d’études organisée par le Centre d’histoire de la Résistance et de la Déportation de Lyon dans le cadre de l’exposition La dame du Jeu de Paume : Rose Valland sur le front de l’art. Cette journée d’études avait pour thème « Pillage, récupération et politiques d’indemnisation ». L’auteur travaille actuellement à un livre dont le titre sera : Archives, bibliothèques et musées en guerre : Lyon, 1937-1947. On y trouvera notamment les références bibliographiques et les sources primaires mobilisées dans cet article.

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Seconde évacuation des collections publiques en prévision des bombardements alliés, 1943-1944

Le 11 novembre 1942, Hitler, piétinant les conventions d’armistice, entreprend l’occupation de la Zone libre. Le jour même, en fin de matinée, les troupes allemandes paradent dans Lyon et pénètrent dans l’hôtel de ville. Dans les jours qui suivent, on revoit des officiers en uniforme se mêler aux visiteurs des musées.

Le 15 janvier 1943, la municipalité Villiers est supprimée « pour avoir trahi les devoirs de sa charge », écrit le Journal officiel. En fait, elle est épurée de ses membres qui ne manifestent pas suffisamment des sentiments pro-allemands. Villiers, lui-même, est destitué et remplacé par le docteur Pierre Bertrand (1897-1980). La délégation aux Beaux-Arts revient à un certain Louis Vianney.
Le 16 janvier 1943, un officier allemand se présente au musée de Gadagne, muni d’une lettre d’introduction signée de la Direction des Beaux-Arts. Il s’agit de Bernhard von Tieschowitz (1902-1968), inspecteur du Kunstschutz, organisme allemand chargé de la protection des œuvres d’art en temps de guerre. Il demande à visiter le Musée pour repérer ce qui doit être mis à l’abri en cas de danger. Il s’intéresse en particulier à la salle des sculptures d’Ainay, de Saint-Pierre-le-Vieux, et de l’Île-Barbe, et annonce la venue d’un universitaire spécialiste de l’art roman. Le musée des Beaux-Arts a déjà reçu sa visite. Von Tieschowitz revient du Midi de la France où les musées d’Avignon et de Marseille ont commencé à mettre certaines œuvres à l’abri, en prévision d’un débarquement allié en Provence.

Le 12 février 1943, une réunion dans le bureau du maire met en présence les conservateurs des musées lyonnais et Joseph Billiet, conservateur-adjoint des Musées nationaux, de nouveau missionné par son directeur, Jacques Jaujard (1895–1967). Billet qui, par ailleurs, est en relation avec les services du Kunstschutz, préconise de prendre, immédiatement, des mesures de protection des œuvres d’art. À cette fin, le ministère des Beaux-Arts se charge des frais de fabrication des caisses. La logistique est assurée par les équipes du service des Monuments historiques représenté, à Lyon, par l’architecte en chef Louis Mortamet (1897-1956). Comme en 1939, Henry Joly, en tant que conservateur des Antiquités et Objets d’art du Rhône et de l’Ain, est chargé de coordonner l’évacuation des collections lyonnaises. C’est à lui que revient, notamment, la charge de trouver les châteaux qui devront abriter les œuvres évacuées.

Le printemps 1943 voit la mise en œuvre de nouvelles mesures d’évacuation. Sur les indications de Billiet, Gadagne met à l’abri dans ses caves ses collections lapidaires et ses collections de faïences, tandis que la Vierge de Coysevox, les tableaux et les œuvres graphiques, sont évacués dans leurs caisses sur le palais Saint-Pierre. Philippe Diolé (1908-1977), le futur compagnon du commandant Cousteau, alors chargé de mission à la Direction des Musées nationaux, vient s’assurer à Gadagne de la conformité des mesures prises pour la mise en sécurité et l’évacuation des œuvres, mesures bientôt approuvées par Billiet. Il est convenu que les caves de l’hôtel de Gadagne abriteront également les pierres du Muséum et les faïences du musée Guimet, soit une dizaine de caisses. Le musée Guimet et le Musée colonial, tout en restant ouverts les après-midi, comme les années précédentes, entreprennent de retirer des vitrines une partie de leurs collections pour les mettre à l’abri.

Le 12 avril 1943, une réunion de coordination a lieu à la Bibliothèque, en présence de Billiet. Les conservateurs lyonnais sont informés du choix qui a été fait concernant les sites d’évacuation. Après avoir prospecté en vain dans l’Isère, on a dû se rabattre sur les deux châteaux qui avaient servi de dépôt pour la première évacuation de 1939. Le château de Bagnols, dans le Rhône, abritera les œuvres du Musée des Tissus, du musée lyonnais des Arts décoratifs, du musée de Gadagne, du musée Guimet, ainsi que le Trésor et les vitraux de la cathédrale.

Jules Paul Eymard (ou Aymard) Rouget (1844-après 1914), Le château de Bagnols, dans le département du Rhône. Commerce d’art.

Le château de la Bâtie d’Urfé, dans la Loire, servira de repli pour le musée des Beaux-Arts, installé dans une aile, et pour la Bibliothèque, les Archives municipales et les Archives du Rhône, installées dans l’autre. Plusieurs convois de camions sont nécessaires pour transporter les quelque deux cents grandes caisses au château de la Bâtie d’Urfé. Un premier convoi part le 9 juin, au matin. En juillet, c’est au tour de la Bibliothèque d’évacuer ses collections de manuscrits, d’incunables et d’ouvrages précieux, ainsi qu’une partie des Archives municipales, tout spécialement les registres d’état civil. Le personnel de la Bibliothèque et ses lecteurs sont loin d’imaginer que ces documents leur seront inaccessibles pendant deux années et demie.

Le 30 avril 1943, Jullian rencontre Hautecoeur et lui expose les griefs sérieux qu’il nourrit à l’encontre de Marcelle Lagaisse. Depuis quelque temps, son intention est de demander la mutation de son assistante. C’est sur Jullian, pourtant, que la foudre va tomber. On commence par lui infliger des mesures vexatoires comme celle de refuser son reclassement et de donner à Marcelle Lagaisse un salaire supérieur au sien. Un clan s’est formé contre le conservateur du musée Saint-Pierre qui réunit, outre Marcelle Lagaisse, le jeune secrétaire général de la Ville, Maurice Tissot (1909-1986), et Magnin, maire du 1er arrondissement. Celui-ci a entrepris de circonvenir Hautecoeur.

Première manœuvre, le 30 juin 1943, Claude Dalbanne (est destitué de ses fonctions de conservateur du musée de Gadagne, l’intérim étant assuré par Marcelle Lagaisse qui cumule les deux traitements. Depuis plusieurs mois, l’ancien peintre d’avant-garde était touché par la limite d’âge, mais la Direction des Musées nationaux avait demandé son maintien jusqu’à la fin des hostilités et la réinstallation du musée de Gadagne. Dalbanne sera d’ailleurs réintégré le 1er décembre 1944 par la municipalité provisoire de Justin Godart (1871-1956). Enfin, à la fin de l’été 1943, le couperet tombe sur la tête de Jullian, coupable de ne pas entrer dans les vues de la nouvelle administration municipale par son obstination à défendre, tout ensemble, l’art de son temps et un aggiornamento muséographique ; coupable, aussi, de ne pas partager les idées politiques de Vichy. Dans une lettre à Henri Matisse, datée du 29 septembre 1943, lettre par laquelle il remercie le peintre pour les dessins que celui-ci vient de donner au Musée et lui exprime le souhait de voir la Ville acquérir un de ses tableaux importants, Jullian lui apprend la nouvelle de son renvoi en ces termes : « L’actuelle municipalité me chasse […] du Musée à la fin de ce mois : j’y ai sans doute trop vigoureusement affirmé ma volonté de rajeunir l’ordonnance de la maison et d’y accueillir largement la peinture moderne ! ».

L’année 1943 et les six premiers mois de l’année suivante correspondent à une période obscure dans l’histoire du Musée. La commission n’étant plus réunie par la volonté du secrétaire général de la mairie, sans doute pour ôter toute tribune à Jullian et à ses partisans, nous sommes privés de notre principale source d’information.

Néanmoins, il est possible de reconstituer certains faits qui intéressent directement les questions de pillages et de spoliations. Depuis le 15 novembre 1942, en conséquence de l’occupation Zone Sud, le Haut commandement allemand a réquisitionné le Grand Nouvel Hôtel, sur la rive droite du Rhône. Placé à la tête du Heeresgebietes Südfrankreich, le général Heinrich Niehoff (1882-1946) loge là avec son état-major et y prépare bientôt l’attaque contre les maquis du Vercors et du plateau des Glières. En mars 1943, des militaires allemands se présentent en son nom au palais Saint-Pierre pour se faire remettre un certain nombre de tableaux qui sont chargés dans leurs propres automobiles. La démarche se renouvelle à trois reprises entre mars et mai 1943. Un cinquième et dernier enlèvement d’œuvres est effectué le 22 juillet 1944. Au total, ce sont vingt-huit peintures qui sont prises en charge et transportées au Grand Nouvel Hôtel pour décorer les appartements du général Niehoff. L’opération est régularisée par une réquisition du secrétaire général de la mairie, agissant sur l’ordre du maire, une décharge signée des services allemands et des fiches de dépôts dûment remplies. On y remarque sur plusieurs d’entre elles la grande signature au crayon du commandant en chef de l’armée d’occupation de la Zone Sud. Au départ de l’état-major allemand, en août 1944, les tableaux sont récupérés dans leur totalité, si l’on en croit les Archives, et réintègrent les réserves du Musée. Une lettre de Justin Godart, maire provisoire, demande un rapport à Marcelle Lagaisse sur cette affaire.

Ce dépôt forcé, qui conduisit Marcelle Lagaisse devant une juridiction d’épuration administrative (l’acte étant qualifié de « trafic de tableaux »), soulève un certain nombre de questions. On comprend difficilement, aujourd’hui, que des chefs-d’œuvre de la peinture de fleurs hollandaise du XVIIe siècle, portant la signature de Mignon, Hamilton et De Heem, trois des œuvres prêtées, n’aient pas été compris dans les évacuations. Peut-être faisaient-ils partie des retours de dépôts effectués durant les mêmes mois.

En dehors de cette affaire, les Archives nous renseignent encore sur les questions liées à l’organisation du gardiennage des dépôts et aux visites de contrôle que les conservateurs lyonnais et ceux des Musées nationaux sont amenés à effectuer. L’État a pris la moitié des frais de personnel à sa charge. En outre, les dépôts sont dirigés par les fonctionnaires des Musées nationaux.

Carte des dépôts d’œuvres d’art dépendant de la Réunion des Musées nationaux, tirage, vers 1945 (?). Documentation du Département des peintures du musée du Louvre.

Cependant, les Lyonnais ne sont pas complètement rassurés par ces mesures. On s’inquiète de savoir si l’État prend également en charge les frais d’assurance. Réponse de Jaujard : l’État étant son propre assureur, il n’est évidemment pas question de souscrire un quelconque contrat pour les collections qu’il accueille dans ses dépôts. Libre aux communes et autres institutions de s’assurer. Ainsi, la chambre de commerce de Lyon n’a-t-elle pas reculé devant l’importance des sommes demandées par les assureurs.

Au printemps 1944, les combats pour la libération de la France créent une situation nouvelle. La Direction des Musées nationaux s’avise que le château de Bagnols est trop proche des zones d’affrontement entre l’armée allemande et le maquis. Or, le bassin de la cour du château n’ayant pas été réparé, les risques de pénurie d’eau sont importants, surtout à l’approche de l’été. On décide, donc, de transférer une grande partie des collections entreposées dans le Beaujolais — les collections les plus vulnérables au feu — vers le château de la Bâtie d’Urfé, éloigné des voies ferrées stratégiques et jugé plus sûr. Henri Joly s’agace de ne pas avoir été prévenu et écrit à Billiet qu’il souhaite, du fait de ses responsabilités, contrôler ce transfert. La Direction des Musée nationaux n’y met pas d’obstacle mais garde en fait la haute main sur l’opération. Deux camions de cinq tonnes chacun réalisent le transport à raison de deux voyages. À bord d’une automobile qui suit les camions de transport, Joly effectue lui-même le convoiement, accompagné du conservateur-adjoint des Antiquités et Objets d’art du Rhône, le chanoine Armand Macé (1878-1957). Les difficultés ne manquent pas qui obligent à repousser plusieurs fois les deux autres voyages nécessaires à la fin du transfert. Ainsi, une nouvelle réglementation rend-t-elle obligatoire une autorisation des autorités allemandes pour toute automobile circulant dans la région de Lyon. On ne peut plus compter faire une halte nocturne à la Gendarmerie du Bois-d’Oingt car les gendarmes ont été désarmés et ont dû abandonner leurs locaux. Jacou, le chef du dépôt de Bagnols, prévient Joly que les Allemands et les maquisards s’affrontent à la mitraillette dans le voisinage du château. À propos d’un télégramme envoyé par Joly en vue d’obtenir l’accord de Paris pour effectuer le transfert, malgré la situation critique, nous avons un exemple pittoresque de censure administrative. Joly avait écrit « Chef Dépôt Bagnols signale escarmouche alentours château ». Le secrétaire général de la préfecture du Rhône corrigea en « Chef Dépôt signale situation à surveiller ». Tout en laissant à Joly le soin d’apprécier la situation, Jaujard lui rappelle personnellement qu’en cas de départ, il devra assurer lui-même le convoiement, ce qui constitue une « élémentaire précaution » à ses yeux. Dans la liste des péripéties, il y a encore la pénurie de l’essence. Le dépôt de la Bâtie d’Urfé reçoit la visite de maquisards qui réquisitionnent l’essence nécessaire au fonctionnement d’une motopompe. Le dépôt de Bagnols est privé de son stock d’essence dans les mêmes circonstances. En définitive, les Archives ne nous apprennent pas si la fin du transfert a pu avoir lieu.

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par Gérard BRUYERE, Musée des Beaux-Arts de Lyon
En mémoire de Jeanne-Marie Dureau (1938-2022)


OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
gerardbruyere (17 juin 2026). EVENEMENTS/La guerre des musées de Lyon (3/4). Histoires lyonnaises. Consulté le 8 septembre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16f13


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