EVENEMENTS/La guerre des musées de Lyon (2/4)
Avertissement.
L’article publié ici en quatre parties est le texte inchangé d’une conférence prononcée, le 3 février 2010, à l’occasion d’une journée d’études organisée par le Centre d’histoire de la Résistance et de la Déportation de Lyon dans le cadre de l’exposition La dame du Jeu de Paume : Rose Valland sur le front de l’art. Cette journée d’études avait pour thème « Pillage, récupération et politiques d’indemnisation ». L’auteur travaille actuellement à un livre dont le titre sera : Archives, bibliothèques et musées en guerre : Lyon, 1937-1947. On y trouvera notamment les références bibliographiques et les sources primaires mobilisées dans cet article.
La réouverture des musées, 1941-1943
À la mi-juillet 1940, le préfet convoque Jullian pour s’enquérir de la possibilité d’ouvrir de nouveau les musées. Malgré l’avis positif du conservateur, la mesure est différée par la mairie car Herriot craint que Lyon ne se retrouve en Zone occupée. Toutefois, avant même d’obtenir l’autorisation du maire, Jullian organise la réouverture du palais Saint-Pierre. Dès la seconde quinzaine de juillet, ce sont dix-neuf camions qui rapportent les caisses de Bagnols, tandis que les sacs à terre sont enlevés.
Démobilisé le 22 juillet 1940, Jullian travaille avec énergie à la réouverture au public. Sa première tâche, aux côtés de ses gardiens, est de vider les salles destinées à accueillir les collections lapidaires antiques et les collections de sculpture. Une ouverture des salles de sculpture du Moyen Âge et de la Renaissance est envisagée pour le mois de septembre. Jullian entend mettre en œuvre son programme de rénovation muséographique, commencé avant-guerre, notamment un système de ventilation et l’éclairage électrique. L’évacuation des œuvres devrait faciliter les aménagements. Cependant, l’hiver 1940-1941 se passe sans que l’état d’avancement des travaux permette l’ouverture attendue.
Le 19 septembre 1940, Louis Hautecoeur (1884-1973), secrétaire général des Beaux-Arts, est à Lyon. Il y rencontre Jullian qui le trouve « tout à fait bien disposé » à l’égard des musées de Lyon.
La loi du 13 août 1940 portant dissolution des sociétés secrètes et philosophiques, loi qui vise essentiellement les francs-maçons, oblige les administrations à enquêter sur leur personnel. Jullian, comme ses collègues, se plie au devoir de remplir les formulaires de déclaration. À la fin du mois de novembre, arrive dans les musées lyonnais la circulaire de Bernard Faÿ (1893-1978), l’administrateur général de la Bibliothèque nationale, demandant la liste des pièces ayant trait aux « sociétés secrètes » et susceptibles d’être photographiées. Le mois suivant, la mairie distribue les trois formulaires relatifs à la loi du 3 octobre 1940 portant statut des juifs, loi qui limite considérablement l’accès des Français de confession ou d’origine israélite aux emplois la fonction publique. Le second statut des juifs, défini par la loi du 2 juin 1941, est adressé par voie de circulaire préfectorale, dès le 24 juin. Les chefs de service sont enjoints de signaler tous ceux qui, parmi leur personnel, répondent à la définition « raciale » du juif, selon l’article 1 de la loi. Les Archives nous ont conservé la réponse de Jullian.

Note signée de René Jullian, le 3 décembre 1941, en réponse à une circulaire au sujet du second statut des juifs. AML, 537WP/24.
En octobre 1940, le gouvernement de Vichy supprime la municipalité et la remplace jusqu’à la fin des hostilités par une Délégation spéciale de huit membres, présidée par Georges Cohendy (1886-1985), ancien premier adjoint d’Herriot Le neuropsychiatre Jean Lépine (1876-1967) est chargé de la Délégation aux Beaux-Arts. Ce grand patron, doyen de faculté, et neveu du célèbre préfet parisien, met beaucoup d’empressement à remplir ses nouvelles responsabilités.

[Collection Agence France-Presse], Georges Cohendy, entre le cardinal Gerlier et le préfet Angeli, lors la cérémonie de la Fête de Jeanne d’Arc, place Puvis de Chavannes, le 11 mai 1941. AML, 100PH/1/296.
Lors d’un entretien qu’ils ont devant témoin, le délégué aux Beaux-Arts ordonne au conservateur de rétablir la grande galerie, ce « hangar à tableaux » que dénonçait Jullian et qu’il avait divisé en compartiments selon les principes de la muséographie contemporaine. Il lui affirme encore : « Je ne veux plus de peinture moderne ». Sans jamais utiliser l’expression d’art dégénéré, Lépine s’abrite derrière les jugements de journalistes, comme Camille Mauclair (1872-1945) et, surtout, René Gillouin (1881-1971), doctrinaire de la Révolution nationale, qui ont beaucoup contribué à jeter le discrédit sur l’art moderne et ses marchands. Les séances de la commission prennent alors l’allure d’un véritable procès. Une atmosphère de suspicion, presque de délation, s’installe entre ses membres. Pour la première fois, depuis la création de la commission, quelque cent ans plus tôt, on en vient à adopter le vote des acquisitions par bulletins secrets. Jullian, mis en accusation de manière humiliante, décide néanmoins de « résister » et, au besoin, d’en appeler à Hautecoeur. À la fin du mois de novembre 1940, le conservateur et le président de la commission du Musée, l’historien Arthur Kleinclausz (1869-1947), son allié contre Lépine, se rendent à Vichy pour rencontrer Hautecoeur et lui exposer les difficultés rencontrées à Lyon avec le délégué aux Beaux-Arts. Ils trouvent auprès du secrétaire général des paroles de réconfort. Hautecoeur met en avant, notamment, le statut des conservateurs de musée qui est à l’étude et qui devrait faire d’eux des fonctionnaires d’État.
En juin 1941, Vichy nomme le nouveau conseil municipal et désigne pour maire l’industriel Georges Villiers (1899-1982). Robert Proton de la Chapelle (1894-1982), industriel et musicien amateur hérite la délégation des Théâtres et des Beaux-Arts.
Le 15 juillet 1941, on profite du séjour à Lyon de Hautecœur, pour organiser une cérémonie d’inauguration où le maire Georges Villiers expose sa politique dans le domaine des musées.
- Carton d’invitation pour la cérémonie de réouverture du musée des Beaux-Arts, le 2 décembre 1945. AML, 100WP/4.
- Discours de René Jullian, à l’occasion de la réouverture du Musée, le 15 juillet 1941, photographie parue dans La Vie lyonnaise, 26 juillet 1941. MBAL.
En fait, cette réouverture qui n’est effective qu’à partir du mois de novembre, reste partielle. Le public n’est accueilli, pour l’heure, que dans les salles de sculpture ancienne et moderne et dans celles de la peinture contemporaine et de l’École lyonnaise. La réouverture progressive doit se faire, au cours de l’hiver, en fonction de l’avancement des travaux. Aux retards dus aux travaux d’aménagement, s’ajoute le « travail long et délicat » de réencadrer tous les tableaux. La réouverture de novembre est marquée par une innovation remarquable. Le musée s’est vu attribuer par l’Institut français du Caire la porte en pierre du temple de Médamoud, monument de l’époque Ptolémaïque, dégagé lors des fouilles effectuées à Louqsor par l’égyptologue lyonnais Alexandre Varille (1909-1951). Arrivée en France dans une quarantaine de grandes caisses, la porte, remontée au prix d’une longue opération, est le fleuron des salles consacrées à l’Égypte.

Photographe anonyme, La Porte d’un temple de Médamoud (Égypte, Règne de Ptolémée IV, vers 221-205 avant J.-C.) remontée à l’intérieur du palais Saint-Pierre, vers 1969. MBAL.
Les salles de peintures, elles, sont espérées pour Pâques.
Le musée Guimet et le Musée colonial achèvent rapidement la réinstallation de leurs collections et ouvrent de nouveau leurs portes à partir du 22 juillet 1941. Le musée de Gadagne accueille ses premiers visiteurs le 25 mars 1942. Les manuscrits et les ouvrages de la réserve précieuse de la Bibliothèque redeviennent communicables au cours de l’année 1942.
La presse locale et la presse nationale (repliée à Lyon) rendent compte favorablement de ces projets de réouverture, spécialement celle du musée des Beaux-Arts. Cependant, toutes ces salles se visitent à la seule lumière du jour, pour des raisons de demi-couvre-feu et d’économie d’éclairage et de chauffage. De la même manière, la Bibliothèque a dû renoncer à ses séances du soir. Mesure encore plus drastique, le musée de Gadagne doit fermer pendant la saison d’hiver parce que le bâtiment n’est pas chauffé.
Villiers et son adjoint Proton entendent donner un certain éclat à la vie culturelle locale. La Ville reprend la gestion directe des théâtres et nomme des personnalités à leur tête, comme le chef d’orchestre André Cluytens (1905-1967) au Grand-Théâtre. Pendant une semaine, du 27 septembre au 5 octobre 1941, le grand salon de l’ancien Archevêché accueille une exposition sur les Trésors de la Bibliothèque.

L’exposition des Trésors de la bibliothèque à la une de Paris-Soir, 28 septembre 1941 (détail). AML, 177WP/93.
Reprise, le mois suivant, à l’occasion de la Foire de Lyon, l’exposition est inaugurée par le maire.
La création de l’association des Amis du musée de Lyon, en 1941, répond à cette volonté de rayonnement culturel. Au Musée, des conférences sur l’histoire de la ville et sur les collections sont organisées, notamment à l’intention des personnels des entreprises. On se rappelle l’affaire de l’échange d’œuvres d’art consenti par la France de Vichy à l’Espagne franquiste. Des trésors du musée de Cluny et du musée du Louvre, parmi lesquels la Dame d’Elche et six des-neuf couronnes d’or des rois wisigoths, prennent le chemin de Madrid, tandis que la France reçoit le portrait de l’Infante Marie-Anne d’Autriche attribué à Vélasquez et un tableau du Greco. Échange bien inégal, en vérité, mais que les autorités françaises n’ont pas remis en cause après la guerre. Lyon, qui se veut la capitale culturelle du nouvel État français, obtient, en octobre 1941, que les prétendus cadeaux espagnols soient exhibés pendant quelques jours dans une salle du palais Saint-Pierre avant de rejoindre Paris. On avait demandé à l’académicien Louis Gillet (1876-1943) de présenter ces œuvres dans une conférence juste avant d’ouvrir les portes de l’exposition, dite des Chefs-d’œuvre espagnols. Villiers a raconté son grand désappointement et celui du conférencier quand les portes s’ouvrirent, non pas sur l’Infante rose et blonde, chaudement vantée, mais sur une duègne rébarbative.

Carton d’invitation pour l’exposition des Chefs-d’œuvre espagnols, le 18 octobre 1941. AML, 99WP/18.
En mai 1942, le musée des Beaux-Arts présente une nouvelle exposition temporaire, intitulée De l’impressionnisme à nos jours, exposition qu’accompagne une conférence du peintre Maurice Denis.
À partir du 30 avril 1944, le Musée ressort les cartons de Paul Chenavard pour le décor du Panthéon, manière habile de meubler ses murs nus. La Vie lyonnaise consacra sa une à l’exposition.
- Inauguration de l’exposition des dessins de Paul Chenavard au palais Saint-Pierre : discours du Dr Bertrand, maire (cliché d’A. Rossi). La Vie lyonnaise, 13 mai 1944. CHRD
- Inauguration de l’exposition des dessins de Paul Chenavard au palais Saint-Pierre : le public. La Vie lyonnaise, 13 mai 1944. CHRD.
À ce propos, on notera que les évacuations du musée des Beaux-Arts ont laissé un certain nombre d’œuvres au palais Saint-Pierre. Il faudrait étudier en quoi cette décision contrevient aux directives de la Direction des Musées de France. Du moins, pouvons-nous nous faire une idée des jugements esthétiques de l’époque par le choix des œuvres évacuées. Nous savons, par un témoignage indirect, que Jullian avait pris le parti de cacher des œuvres à l’intérieur du palais Saint-Pierre.
C’est l’époque où le Musée s’avise qu’une part non négligeable de ses collections, pour l’essentiel des peintures, a fait l’objet, au cours des années, de dépôts dans un grand nombre de bâtiments publics de la ville. Une période de troubles, comme l’état de guerre, réclame, à l’évidence, un contrôle plus exigeant de ces prêts de longue durée. En outre, des œuvres de valeur certaine, concernées par ce qui apparaît aujourd’hui comme une politique trop généreuse de dépôts, échappent de fait aux mesures de protection. Le Musée procède alors à un récolement systématique de ces prêts administratifs qui n’est pas achevé avant plusieurs années.
Le départ de Lépine n’a rien changé pour ce qui regarde la mise en cause de Jullian et de ses réalisations. Le conservateur et l’adjoint aux Beaux-Arts, Proton de la Chapelle, ont des dissensions au sujet des nouveaux aménagements. Il est vrai que Proton entend tout régenter. La commission du Musée n’est pas moins jalouse de ses prérogatives. Jullian supporte ces vexations, persuadé que sa nomination dans le corps des conservateurs d’État devant intervenir en décembre 1942, augmentera sa marge de manœuvre. Pourtant, en janvier 1943, sa gestion du Musée fait l’objet d’un rapport de la commission du Musée et d’une interpellation en séance du conseil municipal.
par Gérard BRUYERE, Musée des Beaux-Arts de Lyon
En mémoire de Jeanne-Marie Dureau (1938-2022)
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
gerardbruyere (10 juin 2026). EVENEMENTS/La guerre des musées de Lyon (2/4). Histoires lyonnaises. Consulté le 11 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16day





