PERSONNAGE/Robert Brunschwig, rabbin et résistant (1888-1944) 1/4
D’une guerre à l’autre
Robert Brunschwig, avant de vivre à Lyon de 1940 à 1944, a vécu en Alsace.
Il est né le 17 juillet 1888 à Altkirch, en Alsace, il est donc alors de nationalité allemande. C’est un excellent élève. D’une famille pieuse, il part étudier au séminaire rabbinique de Berlin. Il revient dans son village en 1914 et refuse de combattre aux côtés des Allemands. Il se fait volontairement arrêter par l’armée française, puis est déporté au camp d’internement de l’île du Frioul. Libéré car reconnu francophile, il enseigne l’allemand à Pontoise. La première guerre terminée, il devient Français en vertu de l’article 51 de l’annexe V du Traité de Versailles signé le 28 juin 1919.
Rabbin de la synagogue orthodoxe Etz’Haïm de Strasbourg, il est aussi aumônier militaire dans la Sarre. Le 17 juin 1940, le Maréchal Pétain lance cet appel : « C’est le cœur serré que je vous dis aujourd’hui qu’il faut cesser le combat » et le 22 juin 1940 il signe l’armistice à Rethondes. Après l’armistice, le gouvernement, replié à Bordeaux s’installe à Vichy. L’aumônier militaire Robert Brunschwig, démobilisé, traverse la France et rejoint sa famille temporairement repliée à Vichy1. Là, la désillusion est rapide. Plus de trois mille Juifs étrangers sont expulsés de la ville entre août et octobre 1940. Selon Xavier Vallat, commissaire général aux questions juives, leur « seule présence » dans la nouvelle capitale est « fâcheuse en soi2 ». Aussi, quelques mois plus tard, les Juifs français sont également pourchassés et expulsés de vichy.
Suzy, la plus jeune sœur de Lucie, l’épouse de Robert Brunschwig, se marie le 12 novembre 1940. À cette occasion, le rabbin prononce un discours aux époux qui traduit sa pleine conscience du fait que l’époque que traversent le pays et ses habitants est extrêmement troublée : « Aux êtres inhumains qui déchirent les familles vous opposerez le foyer d’Abraham et de Sara rajeunis ; à la cruauté qui chasse les paisibles de leur chez soi vous opposerez l’hospitalité d’Abraham; aux mauvais génies qui enferment hommes et femmes, vieillards et enfants dans des camps ignobles et les livrent aux horreurs de toute espèce, vous opposerez la charité agissante qui ne repose pas avant d’avoir sauvé et soulagé3».
Avec Lucie, son épouse, il part à Lyon. Hébergés dans une petite pension, ils trouvent ensuite un grand appartement meublé, plus confortable, 30, rue Montgolfier dans le 6ème arrondissement de Lyon où ils hébergent les parents de Lucie, Rose et Ernest Meyer4. Ils vont prier au 175 rue Duguesclin dans une petite synagogue où se recueillent des Juifs arrivés d’Allemagne avant la guerre.
Lyon, pendant ces premières années de guerre, semble une ville relativement calme, où les réfugiés Juifs français et étrangers pensent être à l’abri et où la communauté est bien organisée, synagogues libérale et orthodoxe, miqve (bain rituel) et facilité à se procurer de la nourriture cacher. Ceci leur permet de respecter correctement les préceptes religieux :
À peine arrivé, Robert Brunschwig part rendre visite aux membres de la communauté Etz’Haïm qui ont trouvé refuge à Périgueux. Il se déplace beaucoup dans la zone libre où, contrairement au nord de la France, les Juifs ne portent pas l’étoile jaune.
Quand, en juin 1941, son frère Adrien et sa famille arrivent à la frontière franco-espagnole, en gare d’Hendaye, Robert Brunschwig part leur souhaiter bon voyage.
Pendant l’été 1941, les neveux du rabbin et lui-même dirigent un camp Yechouroun (association de jeunesse fondée en 1926 par le rabbin Brunschwig) près de Limoges, au château de Montintin loué par L’Œuvre de secours aux enfants (OSE) pour y cacher des enfants juifs.
Le rabbin Robert Brunschwig se rend à Taluyers, à une vingtaine de kilomètres au sud de Lyon, appelé par un de ses élèves, Frédéric-Chimon Hammel qui dirige une ferme destinée à la formation agricole de jeunes Juifs orthodoxe qui veulent préparer leur implantation dans les kibboutz en Israël. Certains ont fui leurs pays d’origine où ils étaient persécutés par les nazis et sont arrivés en Alsace, d’où ils ont à nouveau dû fuir en même temps que les Alsaciens de souche. Les bâtiments sont pratiquement en ruine, et le terrain est en friche depuis de longtemps. Robert Brunschwig conseille ces jeunes à propos des lois juives concernant l’agriculture. Par exemple, Pea qui consiste, lors de la moisson, à laisser des gerbes dans un coin du champ pour les pauvres. Il leur apprend également les bénédictions qu’il faut prononcer sur les produits de la terre et les prières pour l’abondance.
Frédéric-Chimon Hammel est aussi l’un des responsables de la “Sixième” (un groupe de jeunes Juifs résistants) dont il est l’un des fondateurs et délégué à la jeunesse en tant que représentant des Éclaireurs Israélites de France (EIF) de Clermont-Ferrand et de Lyon. Cette ferme n’est donc pas qu’un lieu où l’on apprend à cultiver tout en se cachant. En effet Samuel (dit « Samy ») Klein, résistant dans le mouvement « France d’abord » et chef d’un groupe franc à Lyon recrute et instruit militairement plusieurs groupes de jeunes, notamment dans ce chantier rural des EIF à Taluyers5.
À Lyon, Robert Brunschwig s’occupe « de la communauté orthodoxe et se dévoue à soutenir les réfugiés alsaciens ainsi que les étrangers sans ressource et dépourvus de papiers6 ». L’oratoire de la rue Duguesclin dispense des aides en nature aux réfugiés qui arrivent à Lyon et plus particulièrement aux personnes adhérentes au sionisme. « À plusieurs reprises, il intervient auprès des autorités qui, parfois, débloquent des situations critiques7 ». En effet, de nombreux réfugiés étrangers dans l’illégalité frappent à la porte du rabbin, en particulier ceux échappés des camps où les autorités françaises les ont emprisonnés. Leur état est extrêmement fragile, leur vie est potentiellement en danger et ils sont les premiers à être menacés par la police de Vichy.
Le rabbin Brunschwig distribue aussi de faux papiers. Est-il en relation avec l’OSE et les EIF ? Faut-il creuser les informations du côté du rabbin Bernard Schönberg8, de l’abbé Alexandre Glasberg9, de Jean Stetten-Bernard10 résistant et faussaire de Combat, (un mouvement de la Résistance) ou d’Amitié chrétienne11 ou pour en savoir plus sur la production de faux papiers ?
Édith Klein, dans sa biographie apporte quelques précisions sur la livraison de ces faux documents :
Les EIF faisaient un travail formidable. Il y avait une section spéciale (la Sixième) pour cacher des enfants juifs. Ils se préoccupaient de payer les familles qui cachaient les enfants et de fournir à ces derniers des faux papiers.
Je ne parlai à personne de cette mission-là. Mon alibi pour mes voyages à Lyon était l’achat de viande cacher. Un jour, je suis arrivée sur la grande place de Lyon (place Bellecour), où je devais rencontrer “Marcel”, le faussaire qui me donnait les fausses cartes d’identité. Je me tenais d’un côté de la place et le vis de l’autre côté. Je voulus traverser, mais le feu rouge m’en empêcha. En attendant que le feu devienne vert, je vis deux hommes s’approcher de “Marcel”. Ils étaient vêtus de vestes de cuir et leurs chapeaux couvraient partiellement leur visage. Tels étaient les signes distinctifs de la Gestapo. “Marcel” a été pris et envoyé dans un camp d’extermination alors que moi, j’ai été sauvée grâce à un feu rouge. C’est l’un des nombreux miracles qui me soit arrivé, et jusqu’à ce jour, j’ignore pourquoi j’ai mérité tous ces miracles12
Qui était ce Marcel ? Robert Brunschwig, qui connaissait bien Édith Klein, passait-il par la même filière que cette jeune femme intrépide ?
Par Martine SILBERSTEIN
- AD Puy-de-Dôme 908 W 168 [↩]
- Marrus et Paxton, Vichy et les Juifs, Paris, Calmann-Lévy, 2015. [↩]
- Archive privée, discours prononcé le 12 novembre 1940 à Vichy par le rabbin Robert Brunschwig à l’occasion du mariage de Suzy, la plus jeune de ses belles-sœurs. [↩]
- Archive privée, Mémoires de Jacques BLOCH, neveu du rabbin Robert Brunschwig, traduites de l’hébreu par R. Wertenschlag, ancien grand rabbin de la région Rhône-Alpes [↩]
- https://maitron.fr/spip.php?article171498, notice KLEIN Samuel [dit KLEIN Samy] par Léon Strauss, version mise en ligne le 14 mars 2015, dernière modification le 31 janvier 2021, site Le Maîtron consulté le 23 mars 2025. [↩]
- Paul LÉVY, Hommes de Dieu dans la tourmente, Besançon, éditions Safed, 2005, p. 277-2778. [↩]
- Ibid., p. 154-155. [↩]
- 1908-1944, rabbin né en Ukraine. Nommé grand rabbin de Lyon le 8 août 1940, aumônier militaire et résistant à Lyon. Mort à Auschwitz. [↩]
- 1902-1981 né en Ukraine, d’origine juive, converti au christianisme dans sa jeunesse. Résistant. Il est l’un des fondateurs d’Amitié chrétienne, organisation inter-confessionnelle, et le représentant de Pierre-Marie Gerlier, cardinal de Lyon, pour l’aide aux réfugiés [↩]
- Jean Stetten-Bernard, 1913-2008 [↩]
- Amitié chrétienne est une association fondée par le père Chaillet et le pasteur Roland de Pury. Elle, regroupe des protestants (le pasteur Marc Boegner, André Philip, Madeleine Barot et Jean Delpech de la CIMADE), et des catholiques (le père Ganne, l’abbé Glasberg, Germaine Ribière, Jean-Marie Sautou). Elle est placée sous le triple patronage du maire de Lyon, Georges Villiers, de l’archevêque de Lyon, le cardinal Gerlier, et du pasteur Boegner. L’association mène une activité, connue des autorités de Vichy, auprès des étrangers apatrides. Son local est rue de Constantine à Lyon. Elle s’occupe notamment des enfants juifs des camps de transit, en organise le placement dans des familles, et collabore avec les institutions juives, comme l’OSE. Ils cherchent à mettre en sécurité les personnes, par des filières, des faux papiers, etc. [↩]
- Archive privée, « Mémoires de Mamy [Edith KLEIN (1924 – 2006)] », traduites et adaptées par Routhy Heckscher, Joël et Myriam Touati, à partir de la version hébraïque écrite par Naomi Gay, version du 08/01/17, biographie d’Edith Orner épouse Klein. [↩]
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
martinesilberstein (2 mars 2026). PERSONNAGE/Robert Brunschwig, rabbin et résistant (1888-1944) 1/4. Histoires lyonnaises. Consulté le 7 septembre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/15s91

