PATRIMOINE/ Les aléas de la statue de Jacquard à Lyon 1/2
En hommage au travail de Jean Huchard, décédé en 2025, Histoires lyonnaises met en ligne les articles qu’il a publiés originellement dans le Bulletin municipal officiel de la ville de Lyon. Les papiers de Jean Huchard, en cours de classement, ont rejoint les fonds des AML sous la cote 391 II.
Article publié pour la première fois dans le BMO du 11 mars 2001
La statue de Jacquard, place de la Croix-Rousse, accueille les visiteurs et les jeunes générations de Lyonnais persuadés que ce monument a toujours fait partie de ce cadre verdoyant et calme. D’ailleurs, ne chuchote-t-on pas une Jacquard serait né et aurait habité dans ce quartier ? Et pourtant cette statue a connu une série de mésaventures peu communes.
Une souscription née dans un cimetière
Lors des funérailles de Jacquard à Oullins, le 8 août 1834, plusieurs discours furent prononcés dont celui du docteur Pichard, membre de la Société d’agriculture, qui termina son oraison par un appel à une souscription: « que de toutes parts des souscriptions se fassent pour élever une tombe ; que de l’or du riche fabricant, l’obole de l’ouvrir, économisée sur le prix de sa journée, se réunissent pour la parer ; qu’elle s’élève en ces lieux pour être entourée de la vénération de nos neveux »1
Après les discours, , personne ne prenant la parole , les assistants commençaient à se séparer, quand un fabricant lyonnais, M. Bonand s’est approché de la fosse et après avoir exprimé sa reconnaissance à Jacquard ajouta « M. Pichard a parlé d’une souscription pour élever un monument en l’honneur de Jacquard. Cet appel sera entendu de tous les amis de l’industrie, et j’ose dire, au nom des fabricants lyonnais, qu’ils y répondront les premiers »2
La concurrence des souscriptions
Le journal le Courrier de Lyon lance de son côté, dès le 13 août 1834, une souscription pour élever un monument au célèbre mécanicien Jacquard : «Personne n’ayant encore présenté de projet à cet égard, nous nous décidions à prendre l’initiative, bien persuadés que nos concitoyens s’empresseront de répondre à un appel qui doit être entendu de tous « 3
Un registre est ouvert dans les bureaux du journal qui propose d’utiliser les fonds en élevant d’abord une colonne surmontée d’une urne dans le cimetière d’Oullins, puis en érigeant une statue en marbre ou en bronze dans le Palais du Commerce et des Arts.
Dès le 14 août, l’appel est entendu, deux souscriptions de la maison de commerce Ollat et Desvernay versent une somme de deux cents francs. Mais, le mercredi 20 août 1834, le ton change. La ville de Lyon est accusée d’ingratitude.
On peut lire dans le Courrier de Lyon : « Nous serions heureux de pouvoir annoncer qu’un grand nombre de nos concitoyens se sont empressés de répondre à l’appel fait par notre famille à la fabrique lyonnaise. Nous devons avouer cependant que le résultat n’a pas répondu à nos attentes. Le nombre de souscriptions reçues jusqu’à ce jour est tel, que nous rougirions de le rapporter. Nous aurions peine à nous rendre compte d’une telle indifférence, dans une ville où l’on ne fit jamais vainement appel aux sentiments généreux du cœur humain, si nous n’avions appris que beaucoup de personne contestent à Jacquard le mérite d’une découverte qui a rendu son nom à jamais célèbre […] Il faut pour l’honneur de notre ville, que le doute qui s’attache à l’invention de Jacquard soit levé par une discussion publique »4
De son côté, le Conseil des Prud’hommes, à la date du 26 août 1834, décide qu’une commission prise en son sein sera chargée d’ouvrir une souscription pour élever un monument à la mémoire de Jacquard. Une somme de 200 francs est votée. Riboud, Président du Conseil des Prud’Hommes et Pichard, secrétaire, sont chargés d’écrire au Préfet, au Maire, au Conseil municipal et à la chambre de commerce pour que ces dignes magistrats joignent leurs efforts aux leurs. La même communication est faîte à l’Académie des Sciences et Belles lettres de Lyon et à la Société d’agriculture et arts utiles.5.
Une souscription difficile
Pendant plusieurs mois, de septembre 1834 au 8 mars 1835, le Courrier de Lyon fait paraître, dans ses colonnes, la liste des souscripteurs et le montant des souscriptions. Le montant total s’élève à 14.008 francs. Puis ce sera le silence. Nous trouvons, dans ces listes, des notables lyonnais comme Gasparin, Préfet du Rhône (100 F), Prunelle, maire de Lyon (100 F), le ministre de l’Intérieur (1.000 F), le Conseil municipal de Lyon, avec l’obligation que le monument sera élevé à Lyon (3.000 F). Nous relevons encore les noms de fabricants lyonnais comme Charles Depouilly, Godemard, Dufour frères, Rey, Paul Eymard, etc. Le montant des sommes versées par chacun varie de 20 à 200 francs.
Par contre, aucune mention d’ouvriers en soie ou d’artisans. Et pour cause : ils pansent leurs blessures après la sanglante révolte d’avril 1834 et subissent, alors, une lourde répression une lourde répression.
Louis Furcie Grognier, professeur à l’École vétérinaire et ami de Jacquard, termine, en 1836, son livre par cette plainte : « On parle de lui ériger un monument ; une souscription a été ouverte. On eût pu croire qu’en peu de temps elle eut été couverte ; on était en droit de penser que les riches offrandes des fabricants et les nombreuses oboles des ouvriers se cumuleraient pour l’érection de ce monument. Prévision déchue. Plus de deux ans se sont écoulés et la somme nécessaire pour l’érection d’un monument patriotique est encore exigüe et elle se compose en grande partie de dons étrangers. C’est que la postérité n’a pas encore commencé dans sa ville natale pour Charles Marie Jacquard. »6.
Le choix de la commission définitive
Le 16 juin 1835, la commission définitive pour l’érection d’un monument à Jacquard est constituée. Le 8 juillet 1835, elle présente le ses projets au maire de Lyon. Elle n’a pu songer à élever un tombeau à Oullins où repose Jacquard. En effet, le Conseil municipal de Lyon, en votant les fonds, a voulu que le monument soit élevé dans l‘enceinte de la ville. Les cénotaphes ne sont plus à la mode. L’idée d’un buste est rejetée. Le choix se fixe, donc, sur une statue dont le piédestal doit servir à une fontaine. Quant au lieu, la commission préfère le port Saint-Clair (place Tolozan) à la place Sathonay.7.
Comme suite administrative, un rapport est soumis au maire de Lyon. Une esquisse est présentée : Jacquard est debout, appuyé sur une table, entouré d’instruments rappelant sa découverte. Le choix du port de Saint-Clair y est contesté comme étant trop en pente. Le monument ne pourrait être découvert que des Brotteaux et la distance ne permettrait pas d’en distinguer les détails. La place des Terreaux, la place Sathonay et la place Saint-Nizier sont proposées. Le rapport est renvoyé devant la commission réunie des finances et de l’intérêt public. Les choses en resteront là ; la souscription ne couvrant pas encore les frais. Et cela, malgré l’envoi, par le Gouvernement, le 16 février 1836, d’un mandat de 1000 francs pour accroître la souscription.
La reprise des projets
Après trois ans d’arrêt, la commission pour l’érection d’un monument à Jacquard fait savoir au maire : « qu’elle a repris dernièrement le cours de ses opérations, longtemps interrompu par des circonstances indépendantes de notre volonté »8.
Des souscriptions provenant principalement des administrations sont collectées. Le Conseil municipal, dans sa séance du 10 janvier 1840, arrête que le Place Sathonay est choisie pour ériger le monument et vote une somme de 10.000 francs pour participer à la construction de la fontaine publique du piédestal9. Le choix du Conseil municipal se porte sur le sculpteur Foyatier, auteur d’un fameux Spartacus. Pour modeler le visage de Jacquard, l’artiste réclame son masque mortuaire moulé par Mouterde (1(Ibid.,468wp12 Lettre de Paris de Foyatier au Maire de Lyon, 14 décembre 1839)) Le 6 décembre 1834, celui-ci reçoit du secrétaire économe de l’École des Beaux-Arts, la somme de 35 francs pour ce travail10.
Enfin l’inauguration !
Le 16 août 1840, a lieu l’inauguration de la statue en bronze de Jacquard, debout sur son piédestal entouré de quatre vasques. Le maire de Lyon, Christophe Martin, prononce un discours dans le style de l’époque. Au milieu de la liesse populaire des ouvriers en soie lyonnais, viennent se mêler les chefs d’atelier de la Croix-Rousse, qui ont écrit au Maire pour le « supplier de leur accorder une place distinguée dans le cortège de cette fête industrielle » (1(Ibid., lettre au maire de Lyon signée par 5 délégués des chefs d’atelier de la Croix-Rousse – Sans date.)).
Il faut reconnaître que le choix de la place Sathonay est judicieux en raison de son cadre agréable, embelli par deux fontaines et par l’entrée principale du jardin des plantes qui s’élève en amphithéâtre. Cette place se trouve au cœur d’un important quartier de tisseurs en soie. La rue Saint-Marcel (actuelle rue Sergent Blandan)qui la borde compte de très nombreux ateliers de tissage. C’est dans cette rue que Jacquard a déposé et exposé le modèle de la mécanique de Vaucanson qu’il a rapporté de Paris en 1804. Jacquard, lui-même, en 1778, a habité rue Bouteille, proche de cette place.
Critiques et modifications du monument
Dès sa mise en place, la statue de Jacquard a fait l’objet de nombreuses critiques comme celles du comte de Fortis11. Déjà l’esquisse de la statue proposée par Foyatier au maire de Lyon avait révélé les difficultés de la représentation d’une mécanicien et de ses attributs12. La maquette de Foyatier avait donné lieu à des contestations sur l’attitude donnée à la figure de Jacquard.
En 1843, l’eau n’arrive toujours pas à la fontaine. Les habitants du quartier protestent et demandent qu’au moins les marches soient propres.
Dans sa séance du 10 août 1843, la municipalité prend conscience, tardivement, qu’il devient urgent de terminer ce monument : « Il est question d’un monument aussi imparfait qui se rattache à la statue de Jacquard […]. Il est difficile de reconnaître dans la masse énorme de bronzez à laquelle on a voulu donner une forme humaine et qui est supporté sur un piédestal nullement en rapport avec le volume de la statue à laquelle il sert de base […]. Pour l’honneur de la ville et pour le sien, cet ouvrage ne peut rester sans correction. » En conclusion : « La commission propose d’émettre le vœu qu’au préalable, des changements soient apportés à la confection de cette statue qui devra être refondue sur une autre modèle »13
C’est une sorte de mauvais présage, puisque la statue de Jacquard tombe sous l’occupation. Devant l’ampleur du travail et son coût, cela malgré l’offre du sculpteur Foyatier de la recommencer à ses frais, le projet d’une nouvelle statue est abandonné en 1844.
Quant au piédestal, la municipalité avait souhaité un monument-fontaine, pour la commodité des habitants du quartier. En 1841, curieusement, elle fait entourer le monument par une grille, pour éviter les détériorations que pourraient causer les utilisateurs des fontaines. Cette barrière sera enlevée vers 1860. Elle n’était plus en harmonie avec la place et avait l’inconvénient d’inciter les enfants à jeter des pierres dans les vasques de la fontaine.
Dernière péripétie, le 23 septembre 1872, le conseil d’arrondissement s’avise (après tant d’années !) que le piédestal ne comporte pas la dédicace habituelle. Il émet, donc, le vœu de faire graver les prénoms, le nom, ainsi que les années de naissance et de décès de Jacquard sur le monument. Ce n’est que le 26 juillet 1880, que l’autorisation est donnée à l’architecte en chef Hirsch, pour l’exécution de ce travail moyennant une somme de 200 francs14 .
Jacquard paraît pouvoir, désormais, couler des jours paisibles.
Quelques années plus tard, pourtant, un complot est ourdi contre la statue. Ce sera l’objet d’un prochain article !
Par Jean HUCHARD (décédé le 25 février 2025)
- Funérailles de Joseph Marie Jacquard Lyon, impr. Barret, 1834, p. 6. [↩]
- Ibid., p. 12 [↩]
- Courrier de Lyon n°934, 13 août 1834, p. 2. [↩]
- Ibid., n° 940, 20 août 1834, p. 2. [↩]
- Lyon, Archives municipales, 468wp12 Monument Jacquard, procès-verbal de la séance de la commission provisoire pour l’érection, par souscription, d’un monument à la mémoire de Jacquard [↩]
- Louis Furciy Grognier, Notice sur CM Jacquard, imp. Barret, 1836, 53 p. [↩]
- Lyon, Archives municipales, 468wp12 Monument Jacquard,lettre au Maire de Lyon pour l’érection, par souscription, d’un monument à la mémoire de Jacquard [↩]
- Ibid., Lettre au maire de Lyon du secrétaire de la commission pour l’érection d’un monument à la mémoire de Jacquard, 17 août 1838 [↩]
- Ibid. 1217wp66, plumitif du Conseil municipal de Lyon, 1839-1840. [↩]
- Ibid., reçu signé de Mouterde d’une somme de 35 F, 6 décembre 1834 [↩]
- de Fortis, Eloge historique de Jacquard, Paris, impr. de Béthune et Plon, 1840, pp 55-56 [↩]
- Lyon, Archives municipales, 468wp12, Monument Jacquard, lettre de Foyatier au maire de Lyon, 20 décembre 1839 [↩]
- Ibid., Rapport sur le monument de Jacquard, séance du Conseil municipal du 10 août 1843 [↩]
- Ibid., lettre à l’architecte au chef de la Ville de Lyon, Hirsch. [↩]
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Archives de Lyon (23 février 2026). PATRIMOINE/ Les aléas de la statue de Jacquard à Lyon 1/2. Histoires lyonnaises. Consulté le 13 octobre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/15qvi
